Depuis plusieurs années, j’observe une évolution profonde de notre métier. Les entreprises demandent davantage de réflexion stratégique, mais attendent aussi des livrables plus nombreux, plus rapides et souvent moins coûteux. Dans le même temps, l’intelligence artificielle bouleverse les méthodes de travail, redistribue la chaîne de valeur et pousse toute l’industrie créative à redéfinir son rôle.
Dans ce contexte, l’étude publiée récemment par Creative Boom, réalisée auprès de près de 900 professionnels de la création, constitue un excellent révélateur des transformations en cours. Les résultats sont sans équivoque : pression économique, burn-out, remise en question de la valeur de la création, adoption prudente de l’IA… autant de signaux qui confirment ce que beaucoup d’entre nous vivent au quotidien.
Mais au-delà de ce constat, cette enquête met en lumière une question qui me paraît fondamentale : la créativité est-elle en train de devenir une commodité, ou sommes-nous simplement en train de redéfinir ce qui crée réellement de la valeur ?
À mon sens, la réponse est claire. Ce qui est aujourd’hui menacé n’est pas la créativité elle-même, mais une certaine conception de la création fondée essentiellement sur l’exécution. Plus les outils deviennent accessibles, plus la valeur se déplace vers ce que les machines ne savent pas faire : comprendre une organisation, construire un positionnement, donner du sens, prendre des décisions, arbitrer, raconter une vision et accompagner le changement.
C’est précisément pour cette raison que le branding, lorsqu’il est envisagé comme une discipline stratégique et non comme un simple exercice graphique, prend aujourd’hui une importance considérable.
Dans cet article, je vous propose de revenir sur les principaux enseignements de l’étude de Creative Boom et d’en tirer quelques enseignements pour les dirigeants, les agences et tous ceux qui considèrent que les marques demeurent l’un des principaux leviers de création de valeur dans une économie où les technologies deviennent, elles, de plus en plus accessibles à tous.
1. Une profession sous forte pression économique
La principale conclusion de l’étude est que les créatifs ont le sentiment de travailler davantage pour une rémunération qui stagne, voire diminue. Les principaux constats sont :
- les budgets clients sont sous pression ;
- les délais sont de plus en plus courts ;
- les attentes augmentent sans compensation financière ;
- les freelances sont particulièrement exposés à cette dégradation.
L’étude montre que le problème n’est pas une absence de travail, mais une érosion progressive de la valeur économique de la création.
2. Le burn-out devient presque la norme
Le chiffre le plus marquant de l’enquête est que 69 % des répondants déclarent avoir souffert d’un burn-out au cours des douze derniers mois. Les causes évoquées sont multiples :
- surcharge de travail ;
- pression financière ;
- difficulté à trouver de nouveaux clients ;
- obligation permanente de se former à de nouveaux outils ;
- incertitude sur l’avenir du métier.
L’épuisement n’est plus perçu comme un épisode exceptionnel mais comme une composante structurelle des professions créatives.

3. L’IA est utilisée… mais elle inspire peu de confiance
L’enquête montre que l’IA est désormais largement intégrée dans les pratiques professionnelles. Cependant, les créatifs entretiennent une relation très ambivalente avec ces outils. Ils reconnaissent leur intérêt pour :
- la recherche ;
- la rédaction ;
- certaines tâches répétitives ;
- l’accélération de la production.
En revanche, ils restent très critiques lorsqu’elle remplace la réflexion créative ou sert à justifier :
- une baisse des honoraires ;
- une diminution des équipes ;
- une banalisation du travail créatif.
L’étude souligne que le rejet ne porte pas tant sur la technologie elle-même que sur l’usage économique qui en est fait.
4. Les clients demandent plus… pour le même prix
Une tendance ressort très nettement et les clients attendent désormais :
- davantage de livrables ;
- des délais plus courts ;
- l’intégration de l’IA dans les prestations ;
- sans augmentation des budgets.
Cette combinaison accroît fortement la pression sur les créatifs.
5. Un secteur inquiet mais pas résigné
Les répondants ne décrivent pas une industrie en crise terminale. Le climat est davantage celui :
- d’une inquiétude prudente ;
- d’une période d’attente ;
- d’une adaptation forcée.
Les professionnels restent attachés à leur métier mais doutent de la manière dont celui-ci sera valorisé dans les prochaines années.
6. Les récompenses perdent de leur valeur
Les concours et prix créatifs sont perçus comme :
- coûteux ;
- peu accessibles ;
- de moins en moins déterminants pour faire évoluer une carrière.
Beaucoup estiment que les distinctions professionnelles ne reflètent plus réellement la qualité du travail créatif.

Les enseignements clés
L’enquête met en évidence plusieurs transformations profondes :
- La valeur économique de la création est sous pression, malgré une demande toujours présente.
- Le burn-out devient un risque systémique dans les métiers créatifs.
- L’IA est déjà un outil de travail courant, mais elle suscite davantage de méfiance que d’enthousiasme lorsqu’elle est utilisée pour réduire les coûts.
- Les attentes des clients augmentent plus vite que les budgets.
- Les professionnels restent passionnés par leur métier, mais ils demandent une meilleure reconnaissance de leur expertise et de leur valeur.
Ce que cela signifie pour les agences de branding
Pour les cabinets de branding, de design ou de communication, cette étude suggère plusieurs évolutions stratégiques :
- Recentrer le discours commercial sur la valeur stratégique plutôt que sur la seule production graphique, afin d’échapper à la logique de commoditisation.
- Positionner l’IA comme un accélérateur, au service de la créativité humaine, et non comme un substitut.
- Renforcer les compétences en conseil, en stratégie de marque et en accompagnement des dirigeants, domaines où l’expertise humaine reste fortement différenciante.
- Démontrer le retour sur investissement du branding par des indicateurs business, afin de justifier des honoraires fondés sur la valeur créée plutôt que sur le temps passé.

